mercredi 6 juin 2012

2012/06/06

22h32. mercredi. Un peu de vent a rafraichi l'atmosphère. Les températures sont douces sur Ajaccio. Simon Renucci a fait sa tournée, sur le cours, dans l'après midi. Il était accompagné de ses partisans pour aller à la rencontre des ajacciens. Demain le meeting à l'espace Diamant mettra fin à la campagne . Il y aura du monde pour soutenir le candidat. j'ai découvert un écrivain sur internet: Jonathan Franzen. Le Point : Freedom a été salué comme un livre majeur de notre époque, mais a aussi été comparé à l'oeuvre de Tolstoï et aux grands romans réalistes du XIXe siècle. Est-ce que cette définition - une fiction classique dans sa forme, mais qui "capture" l'Amérique du début du XXIe siècle dans le fond - vous convient-elle ? Jonathan Franzen : Absolument pas. Je suis certes de plus en plus intéressé par le réalisme. Et comme j'aime aussi placer mes histoires dans un monde contemporain, un certain nombre des réalités de l'Amérique d'aujourd'hui se reflètent ainsi dans mon livre, mais de façon presque accidentelle. Car mon objectif primordial en tant que romancier est de donner vie à des personnages complexes et finalement attachants, et d'aller en eux aussi profondément que possible. Beaucoup d'outils formels et psychologiques que j'utilise pour cela ont été développés au cours du XXe siècle. Nos discussions actuelles sur la vie de famille par exemple - la façon par laquelle nous essayons de ne pas être comme nos parents ou d'éviter d'élever nos enfants comme nous avons nous-mêmes été élevés - ne se retrouvent nullement dans la fiction du XIXe siècle. Vous aviez dans les années 1990 vivement critiqué le magazine Time, l'accusant de favoriser des auteurs plus réputés pour leur compte en banque que leur talent littéraire. Or vous êtes devenu l'année dernière le premier écrivain depuis une décennie à vous retrouver en couverture de cet hebdomadaire... L'ironie ne m'a évidemment pas échappé. Mais je me suis senti avant tout très reconnaissant envers le magazine Time pour avoir pris le risque de placer un romancier sur sa couverture, alors qu'il savait qu'une édition comme celle-ci ne se vendrait pas bien. J'aurais aussi aimé que mon père soit vivant pour la voir, car il était un fidèle lecteur du magazine. Vous exprimez depuis longtemps vos préoccupations pour l'avenir de la littérature au sein d'une culture de consommation digitalisée. Quelle est l'utilité d'un roman dans un monde qui a maintenant YouTube, Twitter et les films en 3D ? Est-ce utile de ne pas être stupide, comme presque tout ce que l'on retrouve sur YouTube ou Twitter ? J'écris pour une petite - mais pas insignifiante - partie de l'humanité qui ne se satisfait pas des distractions et des simplifications. Le roman a la capacité d'aider ces personnes dont je me soucie à se sentir moins seules. Et plus nous vivrons dans un monde dominé par Twitter, plus les gens qui pensent que tout cela est idiot auront besoin de romans. Craigniez-vous les attentes après le colossal succès en 2001 de votre précédent roman, Les corrections, vendu à près de trois millions d'exemplaires à travers le monde ? Après Les corrections, j'avais publié trois livres - un essai, des mémoires et une traduction - qui m'ont aidé à soulager la pression. Et puis, si j'apprécie le succès, ce n'est pas la raison pour laquelle je suis devenu écrivain. J'étais bien plus effrayé par le fait de ne plus connaître l'expérience si satisfaisante d'être plongé dans l'écriture d'un roman auquel je crois vraiment. J'ai dû attendre une longue période avant que cela n'arrive, et au moment où ça s'est passé, je n'ai écrit que pour moi-même. Freedom apparaît moins satirique, plus méditatif que Les corrections... Effectivement. Les corrections ont été conçues par un écrivain relativement jeune qui était encore très en colère, ce que les passages satiriques du livre traduisaient bien. Après son succès, j'ai eu l'impression que ça aurait été ingrat de ma part, voire indécent, de persévérer dans cette colère. D'autre part, Freedom est plus proche de ma vie que tous mes autres romans. Et quand j'examine mon histoire personnelle, je n'ai aucune certitude, alors que la confiance en son jugement moral est un ingrédient-clé pour réaliser une satire. Parmi d'innombrables thèmes, votre roman évoque la difficulté de devenir un adulte dans notre société actuelle... Tout dans la culture de consommation s'oppose à l'âge adulte. Et c'est particulièrement le cas aux États-Unis. Être un adulte, c'est accepter d'avoir des limites et d'endosser des responsabilités. Or ces deux choses apparaissent comme une hérésie dans une société consumérisme qui aimerait bien qu'un homme de 48 ans se sente à l'aise avec le fait d'acheter des jeux vidéo et des voitures de sport, comme tous les adolescents. Le mot d'ordre des années 1960 était : "Ne faites pas confiance à quelqu'un de plus de trente ans." Depuis, beaucoup de baby-boomers confrontés au problème d'avoir dépassé la trentaine ont trouvé une solution simple : agir comme s'ils étaient toujours jeunes. C'est ainsi que vous voyez des parents tenter de devenir les meilleurs amis de leurs propres enfants et s'intéresser comme eux à ces machins nommés Facebook ou iTunes. Comme son titre l'indique, Freedom s'intéresse aussi à la notion de liberté. Pourquoi questionner ce qui représente la valeur suprême des États-Unis ? Ce roman est une tentative de rétablir la vraie complexité du concept de liberté. Je suis ainsi toujours frappé par le fait que les États-Unis, où l'on célèbre et valorise la liberté de façon très simpliste, sont aussi une des nations les plus en colère et les moins satisfaites du monde occidental. Vous êtes particulièrement virulent avec l'administration Bush. Pourquoi ? Parce qu'ils ont violé le pays et l'ont laissé pour mort. J'espère cependant que les lecteurs percevront mon roman comme équilibré politiquement. Mon personnage préféré de Freedom est ainsi un républicain ardent partisan du libre marché. Je pense d'ailleurs que cette histoire traite plus durement l'establishment libéral-démocrate que les conservateurs. Sur un plan plus intime, vous montrez que la liberté seule n'apporte pas le bonheur. Les chaînes du mariage, de la famille, des amis nous font souffrir, mais nous en avons besoin... J'aime laisser l'interprétation de mes histoires aux lecteurs, car ça ne devrait pas être le travail de l'écrivain. Mais, effectivement, beaucoup de personnes sont impatientes de limiter leur propre liberté en se mariant et en ayant des enfants. Et j'espère bien que les lecteurs de mon roman seront poussés à se demander en quoi consiste la vraie liberté. Dans le roman, votre personnage Walter Berglund s'engage pour la protection des oiseaux, tout comme vous dans la vraie vie. Pouvez-vous nous expliquer ce que vous avez qualifié dans vos mémoires de "problème oiseau" ? Vous considérez-vous comme un militant pour l'environnement ? Mon "problème" avec les oiseaux est simple : je les aime. Je pense d'ailleurs que je les aime bien plus encore que Walter Berglund. Dans le livre, Walter est poussé à la défense de l'environnement par une colère plus générale contre le monde. Pour lui, les oiseaux sont simplement un prétexte dans cette lutte. Alors que, pour moi, les oiseaux sont la seule chose dans la nature qui me fascine constamment. Mon militantisme écologiste se limite ainsi en grande partie à la conservation et à la défense des volatiles. En revanche, je ne veux pas utiliser la fiction au service de cette cause. En tant que lecteur, je perds l'intérêt dans un roman si je sens qu'il est politiquement tendancieux. La politique requiert de la simplicité pour être efficace, alors que la littérature exige la complexité. Walter Berglund est aussi obsédé par le problème de la surpopulation. Est-ce une question qui vous préoccupe personnellement ? Comme beaucoup de personnes avec une conscience environnementale, je ne peux pas m'empêcher de penser que nombre de malheurs dans le monde pourraient être atténués s'il y avait moins d'humains sur cette planète. La surpopulation est un énorme problème dont personne ne veut pourtant parler. Il y a d'ailleurs de bonnes raisons à cela, car les citoyens blancs du monde développé paraîtraient inévitablement racistes en l'évoquant. Ce n'est ainsi pas un combat dans lequel je m'engagerais personnellement. Mais c'est le genre de problème insoluble qui intéresse le romancier. Vos personnages sont souvent déprimés ou en colère. Seraient-ce là les maux de notre nouveau siècle ? Je pense que toute personne sensée qui est un tant soit peu familiarisée avec le changement climatique et la dégradation globale de l'environnement a des raisons de se sentir dépressive. Et le sentiment d'impuissance que nous avons tous en face d'une économie mondiale et de systèmes technologiques hors de notre contrôle accentue sans aucun doute notre niveau de colère et de frustration partout dans le monde. Mais c'est une erreur de considérer ça comme une maladie. C'est ce qu'une société consumériste attend de vous, car les maladies sont potentiellement guérissables, mais avec un coût. Votre grand ami, l'écrivain David Foster Wallace, s'est suicidé en 2008. Cette disparition brutale a-t-elle eu des répercussions sur l'écriture de votre livre ? La mort de David a été une grande perte d'un point de vue personnel - j'étais plus proche de lui, d'une certaine façon, que je ne le serai jamais de quelqu'un d'autre -, mais aussi littéraire. Nous avons grandi ensemble en tant qu'écrivains, et quand il était là, j'avais le sentiment d'avoir quelqu'un contre qui me mesurer. C'était peut-être irrationnel de ma part, mais j'ai pris son suicide comme une trahison personnelle - l'abandon d'un jeu auquel nous jouions depuis si longtemps. Et cette amitié/compétition avec David a été l'une des inspirations pour Freedom.

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